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Quand l’antiracisme sert d’alibi à l’intolérance

Il y a des images qui en disent plus long que mille discours. Celle d’une candidate écartée parce que son orientation sexuelle dérangerait une partie de l’électorat en est une. Et cette scène, qui se déroule en France, révèle une vérité dérangeante : la gauche dite « progressiste » est en train de renoncer à ses valeurs les plus élémentaires pour ménager des clientèles électorales devenues incompatibles avec ces valeurs. C’est une faillite politique, intellectuelle et morale.

Depuis des années, une partie de la gauche répète comme un mantra la « convergence des luttes ». Mais voici le point de rupture : on ne peut pas prétendre défendre toutes les minorités tout en fermant les yeux devant l’homophobie lorsqu’elle provient d’un électorat jugé stratégique. Les quartiers populaires, que la gauche courtise depuis longtemps (car elle réussit l’exploit de l’abandonner au fil du temps), abritent aujourd’hui une part non négligeable de populations dont les normes sociales se durcissent sous l’influence de discours religieux rigoristes. La réalité sociologique contredit l’idéologie. Et tant pis pour les principes !

C’est ainsi que les mêmes qui donnaient des leçons de tolérance il y a encore quelques années se retrouvent à considérer l’homosexualité comme un problème « stratégique » dans une campagne électorale. Les mêmes qui se posaient en gardiens des droits civiques préfèrent désormais sacrifier ces droits plutôt que d’assumer une vérité dérangeante : une partie de leurs soutiens rejettent frontalement ce qu’ils prétendent incarner. C’est une capitulation pure et simple.

Le plus stupéfiant, c’est qu’à droite (oui, à droite, et parfois tout à droite) l’intégration de personnalités ouvertement homosexuelles ne pose plus guère de problème. Ce paradoxe devrait faire rougir ceux qui prétendaient détenir le monopole de la défense des minorités. Mais on ne rougit plus, on évite, on contourne, on se tait. Et on accepte de payer le prix de ses propres valeurs pour conserver un électorat devenu idéologiquement incompatible avec le progressisme dont on se réclame.

Ce virage a été accéléré par l’importation du conflit israélo-palestinien dans toutes les arènes militantes. Pendant un an, la rue s’est couverte de drapeaux étrangers, les slogans maximalistes ont remplacé les principes républicains, et la frontière entre engagement politique et complaisance envers des positions radicales, voire ouvertement antisémites, s’est dangereusement estompée. L’antiracisme est devenu un paravent commode pour excuser l’intolérance quand elle vient des « bons » groupes. Et maintenant, l’homophobie devient une variable d’ajustement politique. C’est le dernier stade du renoncement.

On pourrait se rassurer en disant : « Cela se passe en France, pas chez nous. » Ce serait une erreur tragique. La Suisse n’est pas un îlot hermétique. On l’a vu récemment encore, les slogans importés fleurissent dans nos manifestations, les postures radicales gagnent nos milieux militants, et la tentation du clientélisme identitaire commence, elle aussi, à infiltrer notre vie politique. Par mimétisme militant, nous finirons par connaître exactement les mêmes fractures. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

Dans un pays comme le nôtre, où le vivre-ensemble repose sur une subtilité fragile, céder à cette dynamique serait suicidaire. La cohésion sociale suisse ne survit pas aux renoncements. Elle exige un courage que la gauche française vient précisément de démontrer qu’elle n’avait plus. Renoncer à défendre une candidate parce qu’elle est homosexuelle, en 2025, est une infamie. C’est aussi un avertissement.

Lorsqu’un mouvement politique accepte que l’orientation sexuelle devienne un obstacle électoral, ce mouvement a cessé d’être universaliste. Il ne défend plus des principes mais sa clientèle. Et une gauche qui n’est plus universaliste n’est plus la gauche. C’est un appareil cynique qui ne croit plus à ce qu’il dit.

Vu de Suisse, cette scène n’est pas anodine. Elle sonne comme un avertissement qui franchit très vite les frontières. On commence à excuser l’inexcusable pour ne pas déplaire à certains groupes, puis on finit toujours par renier tout ce qu’on prétend défendre. Et ce jour-là, il sera trop tard pour s’étonner que notre vivre-ensemble se soit fissuré sous nos yeux.

Non, M. Jacob Berger, c’est vous qui placez les juifs suisses dans une position intenable !

« Chemin vers la paix » (c) Cole Keister

Dans une lettre récemment publiée dans la Tribune de Genève, le cinéaste Jacob Berger accuse la CICAD de placer les juifs suisses dans une position intenable en refusant de condamner explicitement la politique du gouvernement israélien à Gaza. Ce raisonnement repose pourtant sur un renversement des responsabilités à la fois injuste et dangereux.

La CICAD a une mission claire et légitime : lutter contre l’antisémitisme en Suisse et défendre les droits des juifs suisses, quelles que soient leurs opinions sur Israël. À ce titre, elle intervient dès lors que des actes, des discours ou des représentations publiques propagent la haine ou les préjugés antisémites sur notre territoire. Ce mandat, elle l’exerce avec rigueur et courage, dans un climat qui devient chaque jour plus tendu.

Mais voilà que, depuis des mois, on exige d’elle, dans les médias, dans les milieux militants, sur les réseaux sociaux, qu’elle prenne position sur les actions militaires du gouvernement israélien. Pourquoi ? Non pas parce qu’elle s’occupe du Proche-Orient, ce qui n’est pas sa mission. Mais uniquement parce qu’elle s’occupe des juifs suisses, et qu’Israël est un État juif. Voilà le vrai mécanisme à l’œuvre : on essentialise. On intime à une organisation juive suisse de se prononcer sur les décisions d’un État situé à 3000 kilomètres d’ici, au seul motif qu’ils partagent une religion.

Ce procédé est précisément ce que la gauche progressiste passe son temps à dénoncer lorsqu’il s’agit d’autres groupes : l’essentialisation, l’amalgame, la stigmatisation par association identitaire. On a critiqué, avec raison, ceux qui sommaient la FOIS (Fédération des organisations islamiques de Suisse) ou d’autres organisations musulmanes de « condamner » chaque attentat djihadiste, comme si l’appartenance religieuse suffisait à engager la responsabilité politique.

Et pourtant, on applique aujourd’hui cette logique aux juifs. On exige des associations juives qu’elles condamnent Israël, et de chaque individu juif qu’il se positionne, faute de quoi il serait suspect. Ce sont ces injonctions qui placent les juifs suisses dans une position intenable. Pas la CICAD.

L’État d’Israël, faut-il le rappeler, est une démocratie pluraliste où siègent des députés arabes, où servent des officiers arabes dans l’armée, et où les critiques du gouvernement, y compris dans la presse israélienne, sont quotidiennes et vigoureuses. La presse n’y est pas aux ordres du gouvernement, elle est aussi diverse qu’en Europe, avec des titres critiques comme Haaretz à gauche, ou plus conservateurs comme Israel Hayom ou The Jerusalem Post à droite, illustrant une pluralité d’opinions digne de toute démocratie. La réalité est donc bien plus complexe que la caricature à laquelle certains s’accrochent.

La CICAD n’a pas à se transformer en ONG diplomatique ni à commenter chaque événement du conflit israélo-palestinien. Elle n’est ni le ministère des Affaires étrangères, ni une extension de la Knesset. Elle est là pour protéger les juifs de Suisse, dans un contexte où la haine antisémite s’exprime désormais à visage découvert, jusque dans les cortèges, les écoles et les parlements. Et c’est bien cela la vraie menace pour le vivre-ensemble à l’helvétique.

En refusant de céder à l’amalgame, la CICAD remplit son rôle. C’est au contraire ceux qui imposent aux juifs de Suisse un devoir de dénonciation collective qui alimentent les soupçons, les tensions et, in fine, l’antisémitisme. Et ce n’est pas la parole d’un cinéaste, même talentueux, qui suffit à rendre cela moralement acceptable.

La République sans révolution

La Suisse n’a pas eu sa Bastille ni son grand soir. Pourtant, elle a bâti ce que d’autres n’ont fait qu’annoncer : un peuple souverain, en quête perpétuelle d’un équilibre des lois, gravé non dans les élans passionnels, mais dans le compromis patient et assumé.

Le Palais fédéral suisse (c) Andreas Fischinger

Dans nos démocraties occidentales, le débat public se laisse trop souvent dicter par l’émotion du moment, engendrant immédiatement les revendications les plus diverses, sur fond d’indignation convenue et virale. À force de vouloir plier les normes à chaque sensibilité, ce sont les règles communes qu’on éventre. Ce qui devait constituer un socle incontesté se retrouve ébranlé par ceux qui crient plus fort, jusqu’à rendre la loi suspecte, et parfois même violente, du seul fait qu’elle s’applique à tous.

Bienvenue dans le délire du relativisme idéologique, cette tendance à juger la règle moins sur sa légitimité que sur son effet émotionnel. S’appuyer sur des causes justes (inclusion, reconnaissance, réparation, …) en désarmant l’Etat de droit. Quel paradoxe ! Ce sont précisément les cadres juridiques les plus solides qui permettent à ces causes d’exister sans violence. Encore faut-il les défendre. Encore faut-il oser dire que la loi est ce qui protège, y compris quand elle déplaît.

Et si la République française s’égarait en croyant défendre la laïcité, alors qu’elle combat un symptôme et non la cause ?

Soyons concrets et la France nous offre assez d’exemples frappants. Le débat sur la laïcité y occupe une place totalement démesurée. Un peu comme si la religion était la cause d’une société fracassée. Cette focalisation ne résout rien, elle répond aux discours émotionnels. Et bien sûr, elle ne traite pas le fond du problème. Ce ne sont pas les croyances religieuses qui fracturent la société française, mais une mauvaise intégration, une ghettoïsation urbaine ancienne, et parfois une immigration dont la République ne s’est pas donné les moyens d’organiser l’accueil dans un cadre stable.

Le fait religieux y est devenu un bouc émissaire commode, masquant en réalité une tension sociale plus profonde. La France a mal à ses cités misérables, comme une plaie béante que la République panse à coups de lois symboliques, pendant que la dignité meurt derrière les tristes murs des barres HLM. Et face à la désespérance patente, la réponse politique serait ainsi le combat contre le voile dans l’espace public. Sérieusement, qui peut croire que retirer le voile de la tête des filles de moins de 15 ans, ainsi que le propose Gabriel Attal, ex-premier ministre, va transformer ces quartiers en havres de paix ? Ce n’est sans doute pas son ambition mais cela ne va pas faire reculer le ressentiment des banlieues envers le pouvoir. Osons l’affirmer sans ambages, l’absurdité est manifeste, tant les réponses sont à mille lieues des espérances légitimes. Quand le discours émotionnel supplante le débat rationnel…

Cela interroge conséquemment deux notions : le rapport de l’Etat au fait religieux et la politique générale d’intégration. Quittons à présent la France pour appréhender la réalité helvétique et commençons par le rapport de l’Etat aux religions. La Suisse n’a heureusement pas connu ce basculement tragique, parce qu’elle a justement évité de faire du religieux une question centrale. Elle a refusé d’ériger la laïcité en citadelle idéologique, préférant les sentiers tranquilles de la coexistence. Elle n’a pour ainsi dire jamais théorisé la laïcité comme un dogme politique, ou pire encore échafaudé tout un programme politique fondé sur le rapport aux religions. Elle encadre simplement les pratiques par la loi. L’État n’humilie pas les convictions privées, mais il ne les surévalue pas non plus. La foi est avant tout individuelle et un élément du paysage social, mais elle ne détermine ni les règles communes, ni la hiérarchie des normes.

S’agissant de l’intégration des populations migrantes, notre modèle rend possible une approche différente des tensions sociales et cela en est la clé évidente. En matière d’intégration, la Suisse n’a pas choisi de créer des quartiers fermés ou des zones de relégation. Elle a, autant que possible, évité de concentrer la pauvreté dans des blocs ou des tours. Là où certaines villes européennes ont laissé se créer des zones entières où l’État recule, la Suisse a veillé à maintenir un tissu urbain mêlé, imparfait sans doute, mais qui permet encore la cohabitation. L’égalité commence aussi dans la mixité de l’habitat, dans le refus d’isoler ceux qui ont le plus besoin d’inclusion. Avec intelligence, notre pays a évité ce double piège des tensions religieuses et de l’immigration mal intégrée.

La Suisse n’a pas désamorcé les tensions sociales par l’autorité. Elle les a contenues par l’architecture humaine et intégrative des villes.

Cette retenue très helvétique ne tient pas à une forme de prudence passive, mais à un équilibre politique solide. C’est devenu une forme d’identité nationale, parfois moquée, mais Dieu sait si cela nous protège. Notre Etat est structuré de manière à résister aux emballements, non par instinct conservateur, mais parce que nos institutions imposent une élaboration lente et partagée de la norme. Les règles fondamentales ne sont jamais imposées sans débat. Le droit d’initiative permet à chaque citoyen de proposer une modification constitutionnelle. Le référendum permet de contester toute loi adoptée par le Parlement. La double majorité, populaire et cantonale, garantit que chaque révision se fasse dans le respect de la diversité du pays. A 180 degrés du modèle français de concentration du pouvoir et dont l’élaboration de chaque norme porte en elle les germes de la confrontation sociale, presque inévitable. A tel point que, curieusement, le modèle suisse décrit comme « conservateur » et peu enclin au changement réussit le mieux à réformer les normes sociales, alors que le pays par excellence de l’action volontaire gouvernementale, la France, se retrouve sclérosé, incapable du moindre ajout de virgule au cadre légal figé et souvent obsolète.

Cette architecture helvétique n’est pas technocratique. Elle ne vient pas d’un modèle théorisé dans les couloirs d’une haute école administrative. Elle s’est construite sur l’expérience, la confrontation, puis le compromis entre des volontés politiques opposées. Le génie suisse est issu d’un compromis historique clair, enfant de la confrontation entre les radicaux du XIXe siècle, porteurs d’un projet de réforme très volontariste, et les cantons conservateurs du Sonderbund, défenseurs d’une souveraineté locale. Reconnaissons d’emblée les faiblesses et les erreurs de chaque camp. Soucieux d’efficacité, les radicaux de la première moitié du XIXe siècle se sont sans doute montré trop centralisateurs, vertueusement inspirés des grandes idées postrévolutionnaires. Déterminés à défendre l’ordre social construit autour de la forte influence du clergé catholique, les conservateurs du Sonderbund se sont tout simplement recroquevillés sur eux-mêmes, en exigeant une modulation cantonale qui ambitionnait parfois l’indépendance totale des cantons.

Très heureusement, ce sont les forces de chaque camp, et non leurs faiblesses, qui se sont imposées. Je me suis forgé cette intime conviction selon laquelle le génie de l’Etat fédéral moderne – tel que nous le connaissons encore aujourd’hui – a certes pris source dans la première Constitution de 1848, mais les décennies qui ont suivi cet acte fondateur ont contribué à le façonner pour le mieux, et qui plus est de manière prépondérante.

En somme, la Suisse moderne est née de cette exceptionnelle synthèse entre la volonté d’agir, de construire, de moderniser des radicaux et le cadre institutionnel limitant l’action et la corsetant en faveur des cantons et du peuple (droit d’initiative et de référendum) qui n’est autre qu’un gage donné par ces mêmes radicaux aux conservateurs afin de construire une paix sociale solide. Le génie suisse combine l’énergie de la réforme avec la prudence du contrôle territorial. Il n’oppose pas la ville et la campagne, ni les régions alpines au plateau. Il les fait coexister dans des institutions ambitieuses. Il faut sans doute remercier les radicaux comme les conservateurs, pour avoir ensemble bâti un ordre politique plus robuste que leurs clivages.

Le génie helvétique est né d’un affrontement douloureux, et d’un compromis fondateur.

Dès lors, loin d’être un frein, le fédéralisme s’impose-t-il comme le moteur de cet équilibre subtil. Il évite que les normes soient dictées par une majorité démographique ponctuelle, et rappelle que la légitimité politique ne se mesure pas uniquement au nombre. Lorsqu’on entend aujourd’hui certaines propositions visant à attribuer une représentation renforcée aux grandes villes dans la composition du Conseil des États, on assiste à une tentative déguisée de recentralisation. Ce serait une grave erreur d’y céder. La Suisse fonctionne précisément parce qu’elle ne donne pas tout le pouvoir aux cantons les plus peuplés, et parce qu’elle sait que la cohésion nationale repose sur l’égalité politique entre eux, qu’il s’agisse du très urbain et densément peuplé canton de Zurich ou du paisible sanctuaire de paix préservé de la torpeur moderne d’Uri et ses 38’000 âmes.

Cette culture politique repose aussi sur un exercice pragmatique du droit. En Suisse, la loi n’est pas produite dans l’urgence. Elle n’est jamais pensée comme une réponse morale à un événement médiatisé. Les normes sont le fruit d’un processus qui oblige à convaincre, à équilibrer, à soumettre à la population un texte clair, forgé dans le creuset d’une démocratie directe aboutie. Ailleurs, l’effet de manche, amplifié par une caisse de résonance médiatique, où des politiques en quête de visibilité répondent aux sollicitations de journalistes à l’ego démesuré, engendre des lois ubuesques, qui arborent, avec une fierté déroutante, le nom des ministres qui les ont portées, trahissant l’esprit-même du républicanisme. La loi en Suisse ne répond pas à l’urgence politique ni à l’agitation de la rue, même quand celle-ci se proclame légitime au nom de l’indignation. Même quand l’agitation surgit sous forme de chantage médiatique ou de blocage physique de l’espace public. Légiférer y est un processus structuré, apaisé, soumis au débat puis validé par le peuple.

Enfin, ce qui protège la Suisse du relativisme idéologique n’est ni le hasard, ni l’inertie, bien plutôt la force d’un système où le droit est au-dessus des sensibilités. La sincérité de l’émotion y est supplantée par la validité du texte soumis au peuple. Au lyrique tragique français, les helvètes opposent l’efficacité méticuleuse avec toute la lenteur nécessaire et la tension idéale. Chaque revendication peut être entendue. Mais aucune ne devient règle sans être transformée au préalable en norme légale, validée par un Conseil national proportionnellement représentatif des forces politiques existantes et d’un Conseil des Etats qui fait office de rempart contre la possible tyrannie des cantons peuplés, peu ou prou les zones à grande densité urbaine. Si cela est nécessaire, la norme doit encore être validée en référendum populaire et selon l’importance par une majorité de cantons. C’est dire si la règle devient légitime ! Dans un pays où le contrat social est constamment renégocié dans un cadre défini aussi abouti et prudent, il n’y a aucune raison de court-circuiter le débat ou d’imposer une émotion à la place de la règle.

La Suisse n’a pas fait de révolution, mais elle a réussi la sienne.

Le « Contrat social » de Jean-Jacques Rousseau a tant inspiré fièrement les premiers socialistes et pourtant c’est au cœur d’une Suisse libérale et conservatrice qu’il se matérialise. L’idéal d’un peuple souverain, auteur de la loi, que le penseur appelait de ses vœux, a pris corps en Suisse. Mais à la différence de la France révolutionnaire ou de ses héritiers lyriques, la Suisse ne l’a jamais sacralisé. Elle a simplement construit des outils : l’initiative populaire, le référendum facultatif ou obligatoire, la double majorité. Ces mécanismes traduisent la volonté générale en actes législatifs concrets. « Du contrat social », œuvre magistrale et si moderne a dessiné la République idéale, un pacte entre citoyens libres, partageant le cœur vivant d’une cité aboutie, où mûrissent patiemment les germes du progrès. Panthéonisé, son illustre auteur habite pourtant davantage les tripes de l’Helvétie moderne que la machine institutionnelle parisienne. À Bâle, à Coire, à Lausanne, de l’essence des Constitutions aux règlements communaux les plus concrets, dans cette alchimie lente des lois suisses, l’engrenage résonne avec l’assurance sobre du génie. Rousseau absorbé. Mécanisé. Incarné dans la culture politique. Rousseau rendu possible, et sans doute même sans en avoir conscience.

Et très paradoxalement, il n’a jamais émergé au pays des coups d’éclat perpétuels dictés par la nécessité de produire de l’action politique, notamment sous la Ve République. Et cela, malgré les quatorze ans de mitterrandisme, les cinq ans du gouvernement Jospin (certes en cohabitation mais avec une majorité solide de gauche plurielle) et encore les cinq années de présidence de François Hollande ! Quand le rêve jacobin universaliste se brise, non faute d’élan, mais faute d’ancrage.

Et si, finalement, la Suisse était le seul pays à avoir réalisé le Contrat social, sans jamais l’avoir proclamé ?

La Suisse n’est pas parfaite, mais elle sait ce qu’elle doit à son histoire. Elle n’a jamais cédé à la facilité des raccourcis idéologiques en privilégiant les chemins tortueux mais féconds du compromis, de la lenteur, de la validation populaire, pas à pas. Tocqueville redoutait la tyrannie de la majorité. Ici, le génie helvétique a forgé des institutions pour en protéger même les minorités. La démocratie dans son corset si bien normé ne tremble pas. Le spectacle y est honni, le silence préféré. Sans clameur, telle une lente respiration, une sagesse silencieuse que n’ébranlent pas les tempêtes, on y dessine avec pudeur les contours de notre contrat social. Son manteau est dense, protecteur. Pourtant, il palpite. Il couve les germes de la réforme, prêts à en percer la surface avec l’éclosion stoïque d’une orchestration républicaine.

Ceux qu’on ne regarde pas

Gaza est devenue le centre d’un équilibre qui vacille. Son nom s’imprime sur les murs, dans les rues, dans les universités, porté par une émotion palpable, aussi sincère que douloureuse, devant une guerre sans merci, dont les pierres elles-mêmes semblent pleurer un passé sans fin. Soixante mille morts, dont une part écrasante de civils, un peuple enfermé, bombardé, enseveli sous les ruines. Devant tant de ruines, l’émotion est légitime, et la soif de justice, irrépressible.

Manifestation étudiante à Lausanne, mai 2024

Mais Israël n’en demeure pas moins une nation souveraine, légitime, membre des Nations Unies depuis 1949, née d’une tragédie historique, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et d’un ancrage ancestral, multimillénaire, en terre de Palestine. Contester ce droit ne relève pas d’une critique politique, mais bien d’une forme d’antisémitisme masqué, aussi abjecte qu’insidieuse. Qu’Israël soit cerné de régimes qui refusent son nom, son droit, son souffle, ne suscite plus d’effroi. C’est une peur ancienne, enterrée sous les sables du désintérêt. Le 7 octobre 2023, l’horreur a pénétré jusqu’au cœur même de ses frontières, portée par l’organisation politico-militaire qui gouverne Gaza, dont la charte nie jusqu’au droit d’Israël à exister. Cela légitime une réaction vigoureuse d’un État ainsi agressé. Depuis la quiétude de nos démocraties occidentales, bercées par 80 ans de paix, il est si commode de juger les choix d’une nation qui vit sous l’alerte des roquettes aveugles, des attentats sanglants, et cette angoisse muette qui serre le ventre malgré le Dôme de fer. En Israël, les enfants apprennent à courir aux abris, lorsque la sirène retentit. Et cela arrive si souvent qu’il est probable que chacun d’eux ait déjà connu cette peur viscérale de ne pas en ressortir.

En République Démocratique du Congo, six millions de morts, cent fois Gaza, mais pas un mot.

Nonobstant le conflit, une autre question émerge, plus vaste, plus troublante, et plus cruelle encore. Pourquoi cette tragédie, si réelle, mobilise-t-elle à ce point, quand d’autres, tout aussi sanglantes, passent inaperçues ? Au Soudan, on massacre à la machette, on affame, on viole. Cent cinquante mille morts, et pas une banderole. Au Yémen, les bombes pleuvent depuis des années, parfois françaises, souvent saoudiennes, et des enfants meurent de faim à cadence régulière. Un toutes les dix minutes, dit l’ONU. En République Démocratique du Congo, six millions d’ombres, cent fois Gaza, une hécatombe plus vaste que Sarajevo, Rwanda et Darfour confondus. Et pas l’ombre d’un drapeau. Ces drames-là ne suscitent ni tentes militantes, ni tribunes, ni cris de ralliement d’un monde fantasmé. Leurs victimes sont trop pauvres, trop oubliées, et surtout, elles ne tombent pas sous les tirs d’un ennemi assigné, d’un coupable idéal. Si l’oppresseur supposé est un État juif, occidental, allié à l’Amérique, alors le sang versé devient cause universelle.

Ce n’est donc pas la violence qui émeut, mais la possibilité de l’instrumentaliser. L’émotion ne suit pas les cadavres, elle suit le scénario — et Gaza réactive un vieux récit, usé mais familier, où chacun retrouve son rôle à jouer : colonisateur contre colonisé, puissance de feu contre peuple désarmé, Israël contre Islam. Il faut se souvenir que l’opposition initiale à l’existence d’Israël ne venait pas d’un projet palestinien autonome, mais d’un rêve plus vaste, celui d’une grande nation arabe unifiée. Le panarabisme, porté au siècle dernier par plusieurs régimes de la région, voyait dans l’État juif un corps étranger, un obstacle symbolique et géopolitique à l’unité du monde arabe. Ainsi, la Palestine glissait lentement du statut de terre à celui de mythe, puis d’alibi, et ses habitants, trop souvent, des otages. Cet héritage demeure, y compris dans les slogans d’aujourd’hui. « Du fleuve à la mer », une Palestine unifiée sans Israël, un mot d’ordre forgé dans la haine, repris aujourd’hui comme un refrain sans mémoire, inscrit à la hâte sur des cartons militants, à Columbia, à Paris ou à Genève. Certains en relativisent la portée, invoquant des usages anciens, voire inverses. Mais ce qui compte, ce n’est pas ce qu’elle fut, c’est ce qu’elle signifie ici, maintenant. Et ce qu’elle signifie, c’est une terre à effacer, un peuple à exclure.

Un enfant palestinien mort sous les bombes suscite l’indignation mondiale, dix enfants soudanais égorgés n’en suscitent aucune. Voilà l’échelle de notre morale.

Dans ce récit binaire, chacun retrouve ses repères militants : l’Occident toujours coupable, la résistance sanctifiée, la compassion encadrée. Les étudiants qui occupent leurs universités le font sans doute avec ardeur, mais cette ferveur se fige en imposture dès lors qu’elle se tait devant les génocides oubliés. La mort d’un enfant palestinien ébranle les consciences ; celle de dix enfants soudanais s’éteint sans écho, dans un silence qui ne se souvient de personne. Voilà l’échelle désaccordée de notre morale, la balance brisée de nos indignations. On plante des tentes, on interrompt les cours, on marche en cortège, on scande des slogans. Mais ces gestes, répétés comme un rituel, s’arrêtent net au seuil de frontières invisibles, que personne ne tente plus de franchir ni même de nommer. Contre la famine organisée qui anéantit les enfants du Yémen et du Soudan, contre la barbarie faite aux femmes, contre les millions de morts au Congo, rien qu’un vide muet, sans nom, laissé à ciel ouvert. La tragédie est immense, mais l’écho s’est perdu dans l’indifférence.

Il n’est pas de regard sincère sur Gaza qui ne tremble un instant. Que des voix s’élèvent, que des cortèges se forment, que des pancartes se dressent au cœur de nos villes — à Lausanne un premier mai, sur la place fédérale à Berne, dans les amphithéâtres d’UniMail ou sur les pavés de Genève. La détresse est réelle, la colère sincère. Et l’émotion, dès lors qu’elle s’enracine dans l’humanité, demeure légitime. Mais comment ne pas percevoir la dissonance entre ces cris pour Gaza, et les voix muettes face au silence assourdissant des autres tragédies ? Pendant que les clameurs choisissent la douleur la plus utile, des enfants sans nom ferment les yeux. Privés de témoin. Privés même d’un dernier mot.

Lula ou la gauche sans scrupules

Au Brésil, le Parti des Travailleurs du président Luiz Inacio Lula da Silva s’inscrit dans la lignée historique du socialisme latino-américain : un parti social-démocrate aux racines marxistes, plus à gauche que notre Parti socialiste européen, sans toutefois verser dans l’orthodoxie révolutionnaire des partis communistes. L’on pourrait y voir un cousin tropical de Podemos ou de Syriza, arborant l’étendard d’une gauche de combat contre les inégalités et le capitalisme débridé, tout en restant dans les limites d’une économie de marché régulée, avec un État fort, redistributeur et protecteur des classes populaires.

Lula avec Marina Silva, ministre de l’Environnement et du Changement climatique

Quand l’internationalisme des camarades tourne à l’ultralibéralisme commercial

Cette posture doctrinale, à première vue cohérente, se fissure pourtant dès que l’on quitte le terrain des intentions pour celui des faits. Car le gouvernement Lula, réinstallé au pouvoir depuis janvier 2023, mène une politique commerciale et environnementale dont les accents libéraux ne dépareraient pas dans un programme de droite. Et c’est précisément sur la question écologique que le masque de gauche se fendille avec le plus de bruit.

Déforestation : l’Europe sanctionne, Lula s’indigne

Dernier épisode en date : la colère feinte de Brasilia contre les nouvelles normes européennes imposées aux produits agricoles issus de zones déforestées. Le gouvernement brésilien dénonce une entrave commerciale, un « protectionnisme vert » inacceptable. Mais il feint d’ignorer que ces normes ne visent pas un quelconque ostracisme économique, mais bien à endiguer un désastre planétaire : la destruction méthodique de l’Amazonie, moteur climatique de la planète, sacrifiée sur l’autel du soja, du bétail et des profits.

Promesses climatiques et réalités brésiliennes

Ce n’est pas la première fois que le verdissement des discours se heurte aux pratiques cyniques. Depuis son retour au pouvoir, Lula a multiplié les déclarations d’intention sur le climat, allant jusqu’à promettre « zéro déforestation » d’ici 2030. Mais sur le terrain, les chiffres racontent une tout autre histoire : les autorisations d’exploitation reprennent, les pressions sur les peuples autochtones se maintiennent, et l’agrobusiness – véritable pilier économique du pays – continue de dicter sa loi. En réalité, Lula poursuit une stratégie de puissance fondée sur les exportations agricoles, quitte à délaisser les impératifs écologiques et les populations les plus vulnérables de son propre pays.

Le dogme contre la lucidité

L’ancienne icône des syndicats devient ainsi le défenseur inattendu d’un commerce international dérégulé, pourvu qu’il profite aux intérêts brésiliens. Faut-il s’en étonner ? La gauche brésilienne, comme tant d’autres ailleurs, semble prompte à abandonner ses principes lorsque ceux-ci deviennent un obstacle à la croissance. Le multilatéralisme invoqué n’est souvent qu’un masque poli pour une quête de marchés, fût-ce au détriment de la planète.

Une complaisance de la gauche européenne coupable

Mais ce qui frappe davantage encore, c’est le silence assourdissant de la gauche européenne. Celle qui tonnait – souvent à raison – contre les ravages écologiques du président Bolsonaro, reste aujourd’hui bien discrète. Les forêts brûlent, les communautés indigènes s’effacent, mais Lula est des leurs, alors on détourne pudiquement le regard. Le dogme supplante la lucidité.

À ce rythme, ce n’est pas seulement le mythe du « poumon vert de la planète » qui s’effondre – car en vérité, les océans génèrent l’essentiel de l’oxygène que nous respirons. Ce que l’on perd avec l’Amazonie est plus vaste encore : un régulateur climatique global, un réservoir de biodiversité unique, un stabilisateur du cycle hydrologique sud-américain, un rempart contre les dérèglements planétaires. Le laisser saccager au nom de la compétitivité agricole revient à scier lentement la branche sur laquelle l’humanité est assise. Et l’ironie cruelle, dans ce tableau, est que la tronçonneuse est aujourd’hui tenue par une main « progressiste », tandis que la gauche européenne, si prompte à dénoncer Bolsonaro, observe en silence. Parce que cette fois, c’est leur camp qui brûle.

A quand le communiqué du Parti socialiste suisse pour s’en indigner ?

Le Parti socialiste suisse n’a jamais hésité à invectiver Donald Trump par voie de communiqué, dénonçant son populisme brutal et sa politique commerciale à coups de droits de douane, qualifiée sans détour de « néofasciste ». De même, les prises de position critiques sur Jair Bolsonaro n’ont pas manqué : articles, tribunes, déclarations individuelles – tout y est passé, et parfois à juste titre. Mais alors, pourquoi ce silence soudain face à Lula ? Pourquoi cette indulgence envers un président qui, derrière une façade progressiste, laisse l’agrobusiness saccager l’Amazonie au nom des exportations ?

Qu’on soit clair : ou bien le PS suisse se limite aux débats de politique intérieure, et alors qu’il s’épargne les leçons de morale à géométrie variable ; ou bien il choisit de s’ouvrir au monde, mais dans ce cas, qu’il le fasse sans œillères idéologiques. Car l’écologie, les droits humains et la justice sociale ne sont pas des causes à défendre uniquement quand elles servent son camp.

Les socialistes incohérents sur le dossier européen

Le Parti socialiste veut relancer le débat sur une adhésion à l’Union européenne. Pour Cédric Wermuth, ce serait « un moyen pour améliorer les conditions sociales des deux côtés de la frontière ». Le co-président du parti socialiste suisse fait remarquer qu’avec « une démocratie affaiblie aux Etats-Unis, des dictatures en Russie et en Chine, il nous semble assez évident que l’avenir de notre pays, c’est un avenir européen. Il ne peut qu’être européen. »

Les relations entre notre pays et l’UE forment la première ligne de notre politique internationale depuis des décennies.

Le 25 février dernier, le Conseil fédéral décidait lui de ne pas ratifier l’accord-cadre avec l’UE. La pression contre l’accord-cadre est bien sûr venue de l’UDC, qui s’oppose systématiquement à toutes les questions en lien avec la politique extérieure et tout particulièrement celles qui concernent nos relations avec l’Union européenne. Si l’attaque de l’UDC était attendue, le très europhile parti socialiste n’est pas resté muet. Les ténors du parti ont battu en brèche l’accord, à l’instar du bouillant président de l’Union syndicale suisse, Pierre-Yves Maillard. Alors qu’il n’existe aucune majorité en Suisse pour adhérer à l’UE, il apparait plus que jamais important d’appuyer avec force notre politique pragmatique, fondée sur des accords bilatéraux avec notre premier partenaire économique. A force d’additionner les oppositions, notre Conseil fédéral n’avait plus d’autre choix que de jeter le projet d’accord-cadre aux vieux papiers et de mettre le dossier de la politique bilatérale Suisse-UE en veilleuse, pour ne pas dire au congélateur.

Non contents d’avoir contribué à la fin de la négociation de l’avenir de la voie bilatérale, dans une alliance contre-nature avec la droite souverainiste, les socialistes ont encore lancé un référendum contre l’accord Frontex, l’extension des accords de coopération de Schengen. Car combattre Frontex c’était bien combattre Schengen. Il est bon aussi de rappeler que sans Schengen, c’est un demi-milliard de francs de perdus pour notre tourisme. Quand un touriste chinois ou indien visite le vieux continent, il obtient un visa Schengen. Sans notre participation à Schengen, cette personne s’en ira visiter la Tour Eiffel, la Tour de Pise ou la Porte de Brandebourg mais ne visitera pas Zermatt ou Interlaken. Combattre Schengen, c’était aussi combattre la libre-circulation et par voie de conséquence combattre la voie bilatérale. Or, l’existence de cette voie bilatérale est primordiale. Elle est sans doute aujourd’hui la seule voie possible pour notre politique extérieure, comme un point d’équilibre, le seul réaliste, entre la fermeture totale du pays et l’adhésion à l’UE, deux options totalement écartées aujourd’hui par la majorité des citoyens et des partis politiques.

En agissant comme une caisse de résonnance au discours anti-ouverture, le PS se présente comme l’idiot utile de l’UDC

Battre en brèche l’accord-cadre avec l’UE ou s’engouffrer dans le référendum pour combattre Frontex c’était jouer avec le feu. Le parti socialiste suisse prend la politique européenne pragmatique de la Suisse en otage et c’est irresponsable. Ce faisant, elle agit comme une caisse de résonnance au discours anti-ouverture européenne de l’UDC. Heureusement, dans sa grande sagesse, les citoyens suisses ont apporté leur plein soutien à la voie bilatérale le 15 mai dernier en acceptant le deal Frontex défendu avec force et conviction par notre ministre de la justice Karin Keller-Sutter. Avec 72% de Oui en Suisse et à plus de 3 contre 1, les citoyens ont clairement désavoué les souverainistes et la gauche.

Ainsi, après avoir combattu l’accord-cadre, pris le risque de couler la participation de la Suisse aux accords de Schengen, voici que le parti socialiste se lance dans le combat pour l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne. C’est désormais sa nouvelle grande priorité. Alors qu’il se refuse à la moindre concession pour accepter certaines pièces du puzzle européen, il réclame par contre et en totale contradiction l’ensemble des pièces en acceptant de fait toutes les concessions possibles et imaginables du puzzle européen. Je me pose la question : y a-t-il dans ces prises de positions antagonistes un début de logique, l’ombre d’une cohérence ? y a-t-il encore un pilote dans l’avion socialiste ?

Avançons.

Les 120 millions de francs de contribution annuelle correspondent à une disposition prévue par le contrat bilatéral que nous avons signé. L’UE est un vaste marché, qui nous profite directement vu les volumes échangés.

Une balance commerciale serait vertueuse parce qu’excédentaire, dogme du trumpisme

Quoi qu’en pensent les eurosceptiques, l’UE demeure, et de loin, notre premier partenaire.

Cela nous profite parce que nous exportons et aussi parce que nous importons. Contrairement à certaines théories avancées, un pays comme le notre profite autant des importations que des exportations. La balance commerciale n’a pas à être considérée comme la marque d’un succès lorsqu’elle est excédentaire et un échec lorsqu’elle est déficitaire. Ça c’est le trumpisme de la théorie économique. Mais cela ne repose surtout sur rien de tangible, à part évidemment des partis pris. Nous sommes tous à la fois salariés ou indépendants et consommateurs. Évidemment, dans un pays avec un taux de chômage record et un PIB au plancher, exporter davantage qu’importer serait le reflet éventuel d’un développement nécessaire. La Suisse n’est pas dans cette situation. Elle importe davantage de l’UE qu’elle n’exporte parce que ce marché lui offre les produits qu’elle désire. Qu’elle importe beaucoup n’efface pas les milliards de revenus qu’elle réalise grâce aux exportations. Ce sont des salaires pour tous, de l’épargne pour la retraite, de l’argent pour nos écoles. 266,37 milliards de francs échangés en 2019. Point.

Pour développer la prospérité de ce marché, l’UE gère un fond de cohésion. Nous connaissons très bien cela en Suisse, c’est comparable par nature aux principes qui régissent la péréquation intercantonale. A l’échelle de l’UE, il ne s’agit pas d’un seul et vaste État fédéré, mais d’un marché unique dont les échanges se font notamment avec une monnaie commune, l’Euro, émise par la Banque centrale européenne. La cohésion ou la correction des équilibres est donc aussi importante pour le développement économique du marché qu’elle le serait si l’Europe était un État fédéré. L’UE est notre principal partenaire commercial. Sur chaque franc gagné en 2020 en exportant notre savoir-faire, 51 centimes viennent de nos clients européens. Si on englobe tous les échanges, un franc c’est 60 centimes avec l’UE (dont 22 centimes avec la seule Allemagne), 12 centimes avec les USA, 6 centimes avec la Chine, 3 centimes avec le Japon et 19 centimes pour l’ensemble des autres pays du monde. Non seulement l’UE restera longtemps encore notre principal partenaire commercial (et de très loin), mais c’est aussi la région du monde qui offre le meilleur potentiel pour la croissance de nos exportations, ce que confirment régulièrement plusieurs études sérieuses dont celle, connue, du BAK Basel Economics.

120 millions par an, en perspective, ce ne sont pas davantage que des cacahuètes.

La question est simplement de savoir si la Suisse se soucie du marché auquel elle prend part, ou si trop fièrement, elle faisait comme si l’Europe était insignifiante pour elle. Dans le rapport de force, nous avions bloqué notre participation à ce fond. Non que nous contestions qu’elle soit due (elle l’est contractuellement) mais parce que nous voulions utiliser cela comme une arme de négociation. Un peu comme un client rechignerait à régler une facture parce qu’il serait en froid avec son fournisseur. C’est de bonne guerre, c’est parfois utile quelques temps. Après plus de 10 ans de tergiversations par contre, cela en devient absurde et pathétique. Nous n’avons strictement rien obtenu avec cette position de principe. Dont acte.

Une nouvelle fois, l’UDC thématise sur ce sujet, en parlant comme à son habitude avec excès et slogans sensationnalistes. J’ai lu le terme de racket. Que c’est ridicule. Et arrêtons de parler du « milliard de cohésion ». Cette formule est issue tout droit de la réthorique calculée de ce parti. Parler d’un milliard en omettant systématiquement de rappeler que c’est le total à verser sur huit ans, c’est le degré zéro de l’enfumage. Un peu comme si on affirmait que la protection sociale en Suisse coûte 1464 milliards de francs. Oui en effet. Mais sur huit ans, comme pour le fond de cohésion de l’UE. Tant qu’à vouloir impressionner, on peut avancer également le chiffre de 3660 milliards. Ce chiffre est également vrai. Mais sur 20 ans. Ne nous trompons pas, l’UDC le fait systématiquement sur tous les sujets européens. Cette opposition ne repose sur rien d’autre qu’un dogme idéologique de fond qui veut que tout ce qui est européen serait forcément mauvais et devrait être combattu. Agiter pour exister. Et faire du sur-place.

Il est temps de retrouver un peu de sérénité dans nos relations avec l’Union européenne. On dit parfois que dans un conflit larvé, la personne la plus intelligente c’est celle qui sait faire le premier pas. La Suisse est un pays d’intelligence.

Deux catégories de citoyens européens

Notre gouvernement a donc décidé que les Roumains et les Bulgares sont des Européens de deuxième classe, décidé de prolonger le contingentement de ces ressortissants européens-là. Et de ceux-là seulement. Jusqu’au 31 mai 2016, après on verra… Il y aurait donc deux catégories de ressortissants de l’Union européenne: nos amis avec qui nous voulons échanger librement et les autres, dont nous ne voulons pas. Contingenter est une manière diplomate de signifier que nous n’en voulons pas. Ne nous cachons pas derrière des montages administratifs: nous ne les voulons pas et nous n’avons même pas le courage de l’admettre. Alors on contingente, c’est facile, c’est une décision administrative. Et ce n’est justement pas de la politique.

Ce qu’il y a de pitoyable là-derrière, c’est l’injure faite aux vrais hommes d’Etat qui jadis occupaient les fauteuils du Conseil fédéral. Des Européens, des libéraux, des visionnaires, des chefs d’Etat avec des convictions. Des Delamuraz, des Couchepin, des Calmy-Rey. Des anti-Européens avec d’autres visions mais des convictions tout aussi solides. Des Blocher. Eux avaient un projet européen pour la Suisse, intégrateur ou pas. Eux avaient des convictions. Ils se sont battus avec leurs tripes et avec raison. La Suisse est au coeur de l’Europe et au coeur de l’Union, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas. Personnellement, je suis d’avis que les échanges nous enrichissent, mais je respecte l’avis des euro-allergiques, tant qu’ils s’expriment avec leurs tripes, et je honnis ceux qui se cachent derrière des montages administratifs aussi absurdes que celui-ci.

Que la libre circulation pose des problèmes réels au quotidien, soit. Il faut accompagner cette liberté des citoyens de l’Europe en prenant des mesures concrètes. Certes, il faut des décisions pragmatiques et ne pas gouverner que dans la symbolique. Cependant, il faut des hommes et des femmes politiques aux convictions solides et lisibles. Là, notre gouvernement n’a plus aucune conviction: on ne sait pas s’il en veut, ou pas, de cet espace de liberté, de citoyenneté européenne. Il a tranché, mal tranché, mais tranché quand même: il a décidé de ne pas avoir de vision européenne. Résumons: des Français, des Portugais, des Allemands, des Anglais, des Hongrois ou des Polonais, on en veut. Des Roumains et des Bulgares, on n’en veut pas. Il faut se pincer pour y croire: le programme européen du Conseil fédéral se résume à classer les pays en deux catégories, mouchant au passage le principe coulé dans le marbre d’égalité entre les membres de l’Union.

Voici donc la politique européenne de notre gouvernement: pragmatique, fondée exclusivement sur la realpolitik, réagissant aux évènements, au gré des vagues de l’actualité nationale ou européenne. Sans vision, sans éclat, sans âme. Delamuraz, Couchepin, Calmy-Rey et Blocher, notamment, étaient des hommes et femmes d’Etat aux convictions solides. C’était de vrais chefs d’Etat, pro-européens ou anti-européens. Ils mouillaient leur chemise, étaient passionnés par le destin du pays, faisaient montre de colère lorsqu’ils n’étaient pas suivi, remettaient en place leurs détracteurs, bref… gouvernaient. Et ces hommes et ces femmes-là gardaient un cap. A leur place, nous avons nommé des administrateurs, au sens le plus dédaigneux du terme.

Il existe désormais deux catégories de citoyens européens. Bien sur, la Roumanie et la Bulgarie doivent l’accepter, sans broncher! Bien sur, c’est normal: la Suisse explique à l’Union européenne et son demi-milliard de citoyens ce qu’elle doit être: L’Union européenne est coupée en deux catégories par une décision unilatérale de la Suisse. De ce projet d’Europe-là, de ce projet qui n’en est pas un, personne ne peut en vouloir: ni un pro-européen, ni un anti-européen. Au pire, il pourrait séduire quelque terne haut fonctionnaire de l’administration fédérale.

Humainement, on ne peut pas catégoriser ainsi ces hommes et ces femmes qui auraient ce seul tort d’être plus pauvres que les autres Européens. Car le problème est bien là: ils ont le tort d’être pauvres et de vouloir sortir de leur misère. Tu parles d’un tort. Quand on pense qu’il y a un siècle, des Suisses émigraient vers l’Amérique, parce qu’ils étaient pauvres et voulaient sortir de leur misère. Ce sont nos ancêtres, ce sont nos familles. Les Roumains et les Bulgares sont des citoyens de l’Union européenne, cet espace de 500 millions d’âmes, car les vingt-cinq autres Etats-membres les ont acceptés. Et il n’appartient pas au petit pays non-membre, au coeur de cette Union, de faire ce tri abject. On ne parle pas d’échange de biens, d’échange de services, de brevets ou de normes techniques. On parle bien d’êtres humains, de familles, de destins individuels… et d’un projet européen.

OCDE: La guerre de l’offshore

On apprend aujourd’hui que Macao et Hong-Kong sont sur la liste blanche et que les Philippines sortent de la liste noire (sur un simple coup de fil à l’OCDE, pourrait-on supposer très ironiquement!) On nous parle de morale alors que c’est une guerre économique.

Pour sortir de l’impasse, la Suisse devrait finalement abandonner le secret bancaire et adopter
le trust (modèle importé du Royaume Uni – Pour mieux en saisir les contours et son utilité fiscale: « Trust law » sur Wikipedia). Il est bien plus lucratif de domicilier des sociétés-écrans, par l’activité économique indirecte qu’elle génère (travail fiduciaire, domiciliations physiques de personnes-clé, etc.) que de planquer quelques fortunes de milliardaires égarés ci et là, à l’heure où certains Cantons parlent d’abolir l’impôt forfaitaire basé sur la dépense présumée. La masse fiscale de telles sociétés est certes réduite et disproportionnée mais reste sujette à la fiscalité (pour autant que notre parlement lui définisse un cadre juridique). Vu que le trust est officiellement toléré par l’OCDE, puisque ledit Royaume de sa Majesté Elisabeth II est sur la liste blanche, la Suisse aurait là une belle carte à jouer au milieu de cette vaste hypocrisie générée par les crises financières des Etats de l’UE
.

Le monde de l’offshore financier échappe complètement à certains de nos hommes politiques suisses donneurs de leçons, prompts à la culpabilisation et à l’auto-flagellation et surtout, qui ne comprennent aucun des vrais enjeux sous-jacents: financiers, économiques et stratégiques. Pendant ce temps, on rigole bien fort à la City et dans les paradis fiscaux éparpillés dans les iles des océans du monde, dont plus de la moitié dépendent directement des Américains et des Britanniques. A titre d’exemples, Jersey, l’Ile de Man, Guernesey, les Iles Caïman et les Bermudes sont toutes répertoriées comme des paradis fiscaux offshore (et c’est peut dire!) et sont tous d’une manière ou d’une autre sous contrôle et influence de la Couronne britannique. Seule Singapour refuse à présent les avoirs européens depuis 2013. (mise à jour: 15.05.2014)

Reste pour les autres pays de l’UE, prompts à jouer les vierges effarouchées:

  • France: le cas de Monaco – Certes, un ressortissant Français ne peut se domicilier à Monaco (selon une convention passée entre les deux Etats), mais tous les autres ressortissants peuvent s’y établir légalement. La France contrôle l’intégralité des frontières territoriales du Rocher, elle est ainsi parfaitement en mesure d’imposer ce qu’elle veut à la Principauté, ce n’est qu’une question de volonté politique. S’en prendre à la Suisse quand on accepte un tel paradis fiscal sur la Côte d’Azur, c’est faire fi de toute considération morale (qui, au risque de me répéter, n’a rien à faire dans le droit fiscal et encore moins dans le monde insondable de la finance).
  • Espagne: le cas de Gilbraltar – Les mêmes commentaires s’appliquent parfaitement.
  • Italie: San Marino
  • Pays-Bas: les Antilles néerlandaises et Sint Maarten
  • Malte: no comment
  • etc.

La liste est longue. L’acharnement passé sur la Suisse est certes compréhensible aux vues de l’importance du patrimoine offshore des Européens placé sous juridiction helvétique. Mais avant de faire remarquer à son voisin ses défauts, la logique voudrait qu’on commence par nettoyer ses propres zones d’ombre.

Addendums:

  • 7 avril 2009: Mise à jour – Plus aucun pays ne figure aujourd’hui sur la liste noire de l’OCDE, la bonne blague! (voir: article de la Dépêche).
    On considère donc tous les Etats comme coopératifs. Estimer que la
    Grande-Bretagne est blanche alors que les cas de Jersey ou des Iles
    Caïman n’ont que peu évolué est une vaste escroquerie intellectuelle.
  • 7 mai 2014: Mise à jour – Désormais, la Suisse va pratiquer l’échange automatique d’informations avec l’OCDE, ce qui signifie simplement l’abandon pur et simple du secret bancaire pour les avoirs offshore (voir: article de la Radio-Télévision Suisse à ce sujet). Seuls les ressortissants suisses continueront à bénéficier de cette protection de la sphère privée, a priori, à moins que l’Assemblée fédérale en décide autrement, ce qui semble fort peu probable, vu les différentes positions des partis politiques suisses (seule la gauche, dont le poids ne dépasse pas 1/3, réclame son abandon). Ainsi donc, la Suisse montre patte blanche, au moins envers les ressortissants de l’OCDE non-suisses, alors que la Grande-Bretagne est loin d’abandonner la fameuse ‘Trust Law’ et ses 5 paradis fiscaux lointains (pour plus d’infos: liste grise actualisée de l’OCDE, sur laquelle figurent toujours quelques paradis britanniques et néerlandais notamment). Les cas de Gilbraltar, San Marino et de Monaco restent des exemples coopératifs mais dont la fiscalité est problématique au sens de la concurrence internationale en termes de domiciliation physique des plus fortunés.

Pour plus de lecture, actualisée, au sujet des paradis fiscaux: www.paradisfiscaux20.com