Gaza est devenue le centre d’un équilibre qui vacille. Son nom s’imprime sur les murs, dans les rues, dans les universités, porté par une émotion palpable, aussi sincère que douloureuse, devant une guerre sans merci, dont les pierres elles-mêmes semblent pleurer un passé sans fin. Soixante mille morts, dont une part écrasante de civils, un peuple enfermé, bombardé, enseveli sous les ruines. Devant tant de ruines, l’émotion est légitime, et la soif de justice, irrépressible.

Mais Israël n’en demeure pas moins une nation souveraine, légitime, membre des Nations Unies depuis 1949, née d’une tragédie historique, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et d’un ancrage ancestral, multimillénaire, en terre de Palestine. Contester ce droit ne relève pas d’une critique politique, mais bien d’une forme d’antisémitisme masqué, aussi abjecte qu’insidieuse. Qu’Israël soit cerné de régimes qui refusent son nom, son droit, son souffle, ne suscite plus d’effroi. C’est une peur ancienne, enterrée sous les sables du désintérêt. Le 7 octobre 2023, l’horreur a pénétré jusqu’au cœur même de ses frontières, portée par l’organisation politico-militaire qui gouverne Gaza, dont la charte nie jusqu’au droit d’Israël à exister. Cela légitime une réaction vigoureuse d’un État ainsi agressé. Depuis la quiétude de nos démocraties occidentales, bercées par 80 ans de paix, il est si commode de juger les choix d’une nation qui vit sous l’alerte des roquettes aveugles, des attentats sanglants, et cette angoisse muette qui serre le ventre malgré le Dôme de fer. En Israël, les enfants apprennent à courir aux abris, lorsque la sirène retentit. Et cela arrive si souvent qu’il est probable que chacun d’eux ait déjà connu cette peur viscérale de ne pas en ressortir.
En République Démocratique du Congo, six millions de morts, cent fois Gaza, mais pas un mot.
Nonobstant le conflit, une autre question émerge, plus vaste, plus troublante, et plus cruelle encore. Pourquoi cette tragédie, si réelle, mobilise-t-elle à ce point, quand d’autres, tout aussi sanglantes, passent inaperçues ? Au Soudan, on massacre à la machette, on affame, on viole. Cent cinquante mille morts, et pas une banderole. Au Yémen, les bombes pleuvent depuis des années, parfois françaises, souvent saoudiennes, et des enfants meurent de faim à cadence régulière. Un toutes les dix minutes, dit l’ONU. En République Démocratique du Congo, six millions d’ombres, cent fois Gaza, une hécatombe plus vaste que Sarajevo, Rwanda et Darfour confondus. Et pas l’ombre d’un drapeau. Ces drames-là ne suscitent ni tentes militantes, ni tribunes, ni cris de ralliement d’un monde fantasmé. Leurs victimes sont trop pauvres, trop oubliées, et surtout, elles ne tombent pas sous les tirs d’un ennemi assigné, d’un coupable idéal. Si l’oppresseur supposé est un État juif, occidental, allié à l’Amérique, alors le sang versé devient cause universelle.
Ce n’est donc pas la violence qui émeut, mais la possibilité de l’instrumentaliser. L’émotion ne suit pas les cadavres, elle suit le scénario — et Gaza réactive un vieux récit, usé mais familier, où chacun retrouve son rôle à jouer : colonisateur contre colonisé, puissance de feu contre peuple désarmé, Israël contre Islam. Il faut se souvenir que l’opposition initiale à l’existence d’Israël ne venait pas d’un projet palestinien autonome, mais d’un rêve plus vaste, celui d’une grande nation arabe unifiée. Le panarabisme, porté au siècle dernier par plusieurs régimes de la région, voyait dans l’État juif un corps étranger, un obstacle symbolique et géopolitique à l’unité du monde arabe. Ainsi, la Palestine glissait lentement du statut de terre à celui de mythe, puis d’alibi, et ses habitants, trop souvent, des otages. Cet héritage demeure, y compris dans les slogans d’aujourd’hui. « Du fleuve à la mer », une Palestine unifiée sans Israël, un mot d’ordre forgé dans la haine, repris aujourd’hui comme un refrain sans mémoire, inscrit à la hâte sur des cartons militants, à Columbia, à Paris ou à Genève. Certains en relativisent la portée, invoquant des usages anciens, voire inverses. Mais ce qui compte, ce n’est pas ce qu’elle fut, c’est ce qu’elle signifie ici, maintenant. Et ce qu’elle signifie, c’est une terre à effacer, un peuple à exclure.
Un enfant palestinien mort sous les bombes suscite l’indignation mondiale, dix enfants soudanais égorgés n’en suscitent aucune. Voilà l’échelle de notre morale.
Dans ce récit binaire, chacun retrouve ses repères militants : l’Occident toujours coupable, la résistance sanctifiée, la compassion encadrée. Les étudiants qui occupent leurs universités le font sans doute avec ardeur, mais cette ferveur se fige en imposture dès lors qu’elle se tait devant les génocides oubliés. La mort d’un enfant palestinien ébranle les consciences ; celle de dix enfants soudanais s’éteint sans écho, dans un silence qui ne se souvient de personne. Voilà l’échelle désaccordée de notre morale, la balance brisée de nos indignations. On plante des tentes, on interrompt les cours, on marche en cortège, on scande des slogans. Mais ces gestes, répétés comme un rituel, s’arrêtent net au seuil de frontières invisibles, que personne ne tente plus de franchir ni même de nommer. Contre la famine organisée qui anéantit les enfants du Yémen et du Soudan, contre la barbarie faite aux femmes, contre les millions de morts au Congo, rien qu’un vide muet, sans nom, laissé à ciel ouvert. La tragédie est immense, mais l’écho s’est perdu dans l’indifférence.
Il n’est pas de regard sincère sur Gaza qui ne tremble un instant. Que des voix s’élèvent, que des cortèges se forment, que des pancartes se dressent au cœur de nos villes — à Lausanne un premier mai, sur la place fédérale à Berne, dans les amphithéâtres d’UniMail ou sur les pavés de Genève. La détresse est réelle, la colère sincère. Et l’émotion, dès lors qu’elle s’enracine dans l’humanité, demeure légitime. Mais comment ne pas percevoir la dissonance entre ces cris pour Gaza, et les voix muettes face au silence assourdissant des autres tragédies ? Pendant que les clameurs choisissent la douleur la plus utile, des enfants sans nom ferment les yeux. Privés de témoin. Privés même d’un dernier mot.