Récompenser l’excellence suisse

J’ai lu avec attention le rapport annuel 2025 de l’industrie suisse du ciment et du béton. Non pas distraitement, mais avec le soin qu’on réserve aux textes qui disent quelque chose du pays. Ce n’était pas une plaquette. C’était un document précis, documenté, assumé. Il mérite qu’on le lise et qu’on le discute. Et il mérite qu’on s’en empare politiquement.

J’ai reçu et lu le rapport 2025 de cemsuisse

À deux reprises, j’ai participé, comme d’autres parlementaires, à des visites organisées par l’Association valaisanne de l’industrie des Graviers et du Béton (AVGB), en 2021 et en 2023. Les installations que nous avons découvertes, les responsables que nous avons rencontrés, les ingénieurs comme les opérateurs nous ont tenu un discours convergent. Ils ont parlé de transformation, non par posture mais par conviction, et ils nous ont montré comment cette industrie change, repense ses processus, engage sa transition. Ce mouvement est réel, et il appelle une réponse du politique.

On critique souvent, mais regarde-t-on vraiment ?

La Suisse a produit, en 2023, un peu plus de quatre millions de tonnes de ciment. Cela représente 480 kilos par habitant. Pris isolément, ce chiffre peut sembler élevé. Mais comparé à l’Allemagne (600 kg), à la France (570 kg), ou à la moyenne mondiale (plus d’une tonne), il apparaît modeste. Et ce n’est pas tout : nous ne faisons pas que consommer peu. Nous produisons bien.

Les données du rapport sont parlantes. Aujourd’hui, 73,2 % de l’énergie thermique utilisée par l’industrie cimentière suisse provient de combustibles de substitution, alors qu’elle atteignait à peine 50 % jusqu’en 2010. La part de clinker a été abaissée à 72 %, alors qu’elle dépasse encore les 80 % chez nombre de nos voisins. Depuis 1990, les émissions directes de CO₂ ont diminué de 27 %. Dans plusieurs cantons, le taux de valorisation des déchets minéraux dépasse les 90 %.

Ces chiffres ne sont ni anecdotiques ni théoriques. Pourtant, dans nos procédures d’adjudication, ils passent inaperçus. Quinze pour cent du ciment utilisé en Suisse est importé. Il vient d’Allemagne, d’Italie, parfois de bien plus loin. Il coûte moins cher mais il pèse plus lourd en carbone. Ce paradoxe interroge. L’industrie suisse investit, innove, réduit son empreinte, pendant que nos marchés publics continuent de commander ailleurs.

Les règles internationales ne nous interdisent pas d’exiger mieux

Certains pourraient penser que nous ne sommes pas libres d’agir, que les accords internationaux nous empêchent de favoriser notre production ou de fixer des critères trop ambitieux. C’est une idée compréhensible, mais elle ne résiste pas à l’analyse.

La Suisse est signataire de l’Accord sur les marchés publics (AMP) de l’Organisation mondiale du commerce. Elle est aussi liée à l’Union européenne par les Accords bilatéraux I, qui incluent un chapitre sur les marchés publics, et par les Accords bilatéraux II, qui les complètent. Aucun de ces textes ne nous empêche de poser des exigences environnementales ou de favoriser la proximité de production. Ce qu’ils interdisent, c’est la discrimination injustifiée. Ce qu’ils demandent, c’est la transparence, la clarté des critères et leur lien avec l’objet du marché.

Exiger une faible empreinte carbone, valoriser les matériaux recyclés, favoriser une production régionale contrôlée : tout cela est non seulement possible, mais prévu. La Loi fédérale sur les marchés publics, révisée en 2021, le confirme. Elle autorise expressément la pondération des offres selon des critères de durabilité écologique, de valeur sociale ou régionale, et selon le coût sur le cycle de vie. Elle ne ferme aucune porte, bien au contraire, elle en ouvre de nouvelles.

Nous avons donc les moyens juridiques d’agir, et une industrie prête à relever le défi. Il serait regrettable de laisser passer cette convergence.

Nous ne devons pas subventionner notre excellence, mais la reconnaître

La Suisse est un pays cher. Nous le savons. Mais c’est précisément pour cette raison que nous ne devons pas miser sur la compétitivité prix. Nous devons miser sur la compétitivité qualitative. Ce que nous avons à offrir, ce n’est pas un tarif. C’est une promesse : celle de la précision, de la rigueur, de la responsabilité. C’est une filière qui sait ce qu’elle produit, qui sait comment elle le produit, et qui accepte de le prouver.

Exiger plus, ce n’est pas exclure, c’est orienter. C’est dire à nos partenaires économiques : voilà le niveau d’exigence que nous nous fixons, et que nous attendons de vous. Si vous pouvez l’atteindre, alors vous êtes les bienvenus. Et si ce niveau favorise nos producteurs, ce n’est pas par privilège. C’est parce qu’ils le méritent.

Aux politiques d’agir, dès maintenant

Il est possible, dès aujourd’hui, d’intégrer des critères de durabilité dans les appels d’offres publics. Il est possible de les rendre lisibles, mesurables, vérifiables. Il est possible de comptabiliser non seulement le prix d’un matériau, mais son coût global, sur toute sa durée de vie. Il est également possible de revoir les normes techniques dans la construction publique, en particulier les normes routières, pour permettre ou imposer l’usage du béton recyclé, partout où les garanties de performance sont assurées. Enfin, il serait souhaitable que chaque entité publique rende compte, chaque année, de l’impact écologique de ses chantiers. Il est temps de passer de la déclaration d’intention à la responsabilité démontrée.

Le béton est un matériau utile. Il est parfois irremplaçable. Mais il n’est jamais neutre. Il façonne les paysages, marque les territoires, détermine une part de notre rapport au monde. Les choix que nous faisons aujourd’hui seront observés dans cinquante ans avec un regard critique, un regard sur la durabilité, sur la pertinence, sur l’impact des décisions d’aujourd’hui. Nous serons jugés à l’aune de ce que nous avons choisi de transmettre, ou de ce que nous avons préféré ignorer.

La commande publique peut répondre au besoin présent, ou bâtir un avenir conscient. Et tout cela ne dépend que de nous.

Notes :

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