Deux catégories de citoyens européens

Notre gouvernement a donc décidé que les Roumains et les Bulgares sont des Européens de deuxième classe, décidé de prolonger le contingentement de ces ressortissants européens-là. Et de ceux-là seulement. Jusqu’au 31 mai 2016, après on verra… Il y aurait donc deux catégories de ressortissants de l’Union européenne: nos amis avec qui nous voulons échanger librement et les autres, dont nous ne voulons pas. Contingenter est une manière diplomate de signifier que nous n’en voulons pas. Ne nous cachons pas derrière des montages administratifs: nous ne les voulons pas et nous n’avons même pas le courage de l’admettre. Alors on contingente, c’est facile, c’est une décision administrative. Et ce n’est justement pas de la politique.

Ce qu’il y a de pitoyable là-derrière, c’est l’injure faite aux vrais hommes d’Etat qui jadis occupaient les fauteuils du Conseil fédéral. Des Européens, des libéraux, des visionnaires, des chefs d’Etat avec des convictions. Des Delamuraz, des Couchepin, des Calmy-Rey. Des anti-Européens avec d’autres visions mais des convictions tout aussi solides. Des Blocher. Eux avaient un projet européen pour la Suisse, intégrateur ou pas. Eux avaient des convictions. Ils se sont battus avec leurs tripes et avec raison. La Suisse est au coeur de l’Europe et au coeur de l’Union, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas. Personnellement, je suis d’avis que les échanges nous enrichissent, mais je respecte l’avis des euro-allergiques, tant qu’ils s’expriment avec leurs tripes, et je honnis ceux qui se cachent derrière des montages administratifs aussi absurdes que celui-ci.

Que la libre circulation pose des problèmes réels au quotidien, soit. Il faut accompagner cette liberté des citoyens de l’Europe en prenant des mesures concrètes. Certes, il faut des décisions pragmatiques et ne pas gouverner que dans la symbolique. Cependant, il faut des hommes et des femmes politiques aux convictions solides et lisibles. Là, notre gouvernement n’a plus aucune conviction: on ne sait pas s’il en veut, ou pas, de cet espace de liberté, de citoyenneté européenne. Il a tranché, mal tranché, mais tranché quand même: il a décidé de ne pas avoir de vision européenne. Résumons: des Français, des Portugais, des Allemands, des Anglais, des Hongrois ou des Polonais, on en veut. Des Roumains et des Bulgares, on n’en veut pas. Il faut se pincer pour y croire: le programme européen du Conseil fédéral se résume à classer les pays en deux catégories, mouchant au passage le principe coulé dans le marbre d’égalité entre les membres de l’Union.

Voici donc la politique européenne de notre gouvernement: pragmatique, fondée exclusivement sur la realpolitik, réagissant aux évènements, au gré des vagues de l’actualité nationale ou européenne. Sans vision, sans éclat, sans âme. Delamuraz, Couchepin, Calmy-Rey et Blocher, notamment, étaient des hommes et femmes d’Etat aux convictions solides. C’était de vrais chefs d’Etat, pro-européens ou anti-européens. Ils mouillaient leur chemise, étaient passionnés par le destin du pays, faisaient montre de colère lorsqu’ils n’étaient pas suivi, remettaient en place leurs détracteurs, bref… gouvernaient. Et ces hommes et ces femmes-là gardaient un cap. A leur place, nous avons nommé des administrateurs, au sens le plus dédaigneux du terme.

Il existe désormais deux catégories de citoyens européens. Bien sur, la Roumanie et la Bulgarie doivent l’accepter, sans broncher! Bien sur, c’est normal: la Suisse explique à l’Union européenne et son demi-milliard de citoyens ce qu’elle doit être: L’Union européenne est coupée en deux catégories par une décision unilatérale de la Suisse. De ce projet d’Europe-là, de ce projet qui n’en est pas un, personne ne peut en vouloir: ni un pro-européen, ni un anti-européen. Au pire, il pourrait séduire quelque terne haut fonctionnaire de l’administration fédérale.

Humainement, on ne peut pas catégoriser ainsi ces hommes et ces femmes qui auraient ce seul tort d’être plus pauvres que les autres Européens. Car le problème est bien là: ils ont le tort d’être pauvres et de vouloir sortir de leur misère. Tu parles d’un tort. Quand on pense qu’il y a un siècle, des Suisses émigraient vers l’Amérique, parce qu’ils étaient pauvres et voulaient sortir de leur misère. Ce sont nos ancêtres, ce sont nos familles. Les Roumains et les Bulgares sont des citoyens de l’Union européenne, cet espace de 500 millions d’âmes, car les vingt-cinq autres Etats-membres les ont acceptés. Et il n’appartient pas au petit pays non-membre, au coeur de cette Union, de faire ce tri abject. On ne parle pas d’échange de biens, d’échange de services, de brevets ou de normes techniques. On parle bien d’êtres humains, de familles, de destins individuels… et d’un projet européen.

2 réflexions sur « Deux catégories de citoyens européens »

  1. Je ne partage pas ton respect a priori pour les gens qui ont des convictions et se battent avec leurs tripes – je n'ai pas besoin de convictions et de tripes, j'ai besoin de bonnes raisons et d'analyses un peu subtiles/pointues. Ainsi qu'un plan un peu clair, il est vrai.Par contre, je partage ton étonnement et ta déception face à une telle mollesse et un tel manque de vision. Désolé d'être bateau/cynique, mais, pour ce qui est du manque de vision, c'est malheureusement très commun, chez les politiciens.Je rêve d'une Europe politique, économique, culturelle. On y arrivera. Un jour. Mais ça n'est pas gagné.

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  2. Entièrement d'accord avec cette précision qui n'est pas contraire à ce que je voulais signifier. Je ne l'ai pas précisé, mais j'attends des politiques des convictions solides, c'est-à-dire précisément basées sur des arguments raisonnables et une analyse rationnelle des choses. Forts de ces convictions, j'attends d'eux qu'ils les défendent avec enthousiasme, c'est finalement la 2e partie du job: convaincre (la 1ère étant de « réfléchir »…)Je rêve aussi de cette Europe-là. Par contre, je ne crois pas une seconde qu'on y arrivera tant que le paquebot UE naviguera comme il le fait depuis des années. Pour y arriver, il faut commencer par une Europe politique et plus particulièrement une politique économique commune. Aujourd'hui, la monnaie unique est défendue par la BCE selon des principes strictement monétaristes et l'UE se prive de toute politique économique utilisant la monnaie. Je croirai au succès économique possible lorsque les décisions de politique économique se feront à l'échelle de la monnaie unique, ce qui signifie aligner les politiques économiques à l'échelle européenne. Ce ne serait possible que lorsque cette prérogative jalousement défendue par les Etats soit définitivement transférée aux mains de l'exécutif européen (la commission)… Bref, en quelques sortes, pour moi il y aura les Etats-Unis d'Europe, ou il n'y aura pas d'Europe. Le projet actuel ne fait que le jeu des lobbies des grandes groupes industriels et commerciaux, sans pour autant définir de politique économique.Lorsque l'Europe économique sera une réalité, tous les autres aspects pourront se mettre en place. Mais il faut commencer par lâcher un peu de souveraineté au profit des instances européennes (le parlement et la commission). Et quand je dis « un peu », c'est un doux euphémisme…!

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