Quand l’antiracisme sert d’alibi à l’intolérance

Il y a des images qui en disent plus long que mille discours. Celle d’une candidate écartée parce que son orientation sexuelle dérangerait une partie de l’électorat en est une. Et cette scène, qui se déroule en France, révèle une vérité dérangeante : la gauche dite « progressiste » est en train de renoncer à ses valeurs les plus élémentaires pour ménager des clientèles électorales devenues incompatibles avec ces valeurs. C’est une faillite politique, intellectuelle et morale.

Depuis des années, une partie de la gauche répète comme un mantra la « convergence des luttes ». Mais voici le point de rupture : on ne peut pas prétendre défendre toutes les minorités tout en fermant les yeux devant l’homophobie lorsqu’elle provient d’un électorat jugé stratégique. Les quartiers populaires, que la gauche courtise depuis longtemps (car elle réussit l’exploit de l’abandonner au fil du temps), abritent aujourd’hui une part non négligeable de populations dont les normes sociales se durcissent sous l’influence de discours religieux rigoristes. La réalité sociologique contredit l’idéologie. Et tant pis pour les principes !

C’est ainsi que les mêmes qui donnaient des leçons de tolérance il y a encore quelques années se retrouvent à considérer l’homosexualité comme un problème « stratégique » dans une campagne électorale. Les mêmes qui se posaient en gardiens des droits civiques préfèrent désormais sacrifier ces droits plutôt que d’assumer une vérité dérangeante : une partie de leurs soutiens rejettent frontalement ce qu’ils prétendent incarner. C’est une capitulation pure et simple.

Le plus stupéfiant, c’est qu’à droite (oui, à droite, et parfois tout à droite) l’intégration de personnalités ouvertement homosexuelles ne pose plus guère de problème. Ce paradoxe devrait faire rougir ceux qui prétendaient détenir le monopole de la défense des minorités. Mais on ne rougit plus, on évite, on contourne, on se tait. Et on accepte de payer le prix de ses propres valeurs pour conserver un électorat devenu idéologiquement incompatible avec le progressisme dont on se réclame.

Ce virage a été accéléré par l’importation du conflit israélo-palestinien dans toutes les arènes militantes. Pendant un an, la rue s’est couverte de drapeaux étrangers, les slogans maximalistes ont remplacé les principes républicains, et la frontière entre engagement politique et complaisance envers des positions radicales, voire ouvertement antisémites, s’est dangereusement estompée. L’antiracisme est devenu un paravent commode pour excuser l’intolérance quand elle vient des « bons » groupes. Et maintenant, l’homophobie devient une variable d’ajustement politique. C’est le dernier stade du renoncement.

On pourrait se rassurer en disant : « Cela se passe en France, pas chez nous. » Ce serait une erreur tragique. La Suisse n’est pas un îlot hermétique. On l’a vu récemment encore, les slogans importés fleurissent dans nos manifestations, les postures radicales gagnent nos milieux militants, et la tentation du clientélisme identitaire commence, elle aussi, à infiltrer notre vie politique. Par mimétisme militant, nous finirons par connaître exactement les mêmes fractures. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

Dans un pays comme le nôtre, où le vivre-ensemble repose sur une subtilité fragile, céder à cette dynamique serait suicidaire. La cohésion sociale suisse ne survit pas aux renoncements. Elle exige un courage que la gauche française vient précisément de démontrer qu’elle n’avait plus. Renoncer à défendre une candidate parce qu’elle est homosexuelle, en 2025, est une infamie. C’est aussi un avertissement.

Lorsqu’un mouvement politique accepte que l’orientation sexuelle devienne un obstacle électoral, ce mouvement a cessé d’être universaliste. Il ne défend plus des principes mais sa clientèle. Et une gauche qui n’est plus universaliste n’est plus la gauche. C’est un appareil cynique qui ne croit plus à ce qu’il dit.

Vu de Suisse, cette scène n’est pas anodine. Elle sonne comme un avertissement qui franchit très vite les frontières. On commence à excuser l’inexcusable pour ne pas déplaire à certains groupes, puis on finit toujours par renier tout ce qu’on prétend défendre. Et ce jour-là, il sera trop tard pour s’étonner que notre vivre-ensemble se soit fissuré sous nos yeux.

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