La loi du plus libre

Une statue de dame justice tenant une balance de justice, (c) Gaétan Marceau Caron

On a tant crié liberté qu’on a fini par étouffer son sens sous les slogans. Ce mot qu’on invoque comme un absolu n’est-il pas le nom qu’un camp donne à sa victoire ? Rien n’est plus fréquent que d’entendre des peuples, des partis, des individus brandir la liberté comme un étendard. Libre, Populaire, République et le fourre-tout le plus dévoyé, Démocratie, sont incontestablement les notions les plus convoquées pour décrire les Etats légitimes. La Chine est une République populaire, le Congo, une République démocratique. Et même les plus anciennes démocraties libérales, comme les États-Unis ou la France, invoquent la liberté comme un socle indiscutable, un mot de passe identitaire, parfois jusqu’à l’incantation. Vains mots. Les libertés sont multiples, toujours concurrentes, et évidemment conditionnées. Chaque société ne consacre que les libertés qu’elle a su rendre compatibles avec son ordre établi. Elles épousent les normes culturelles, parfois religieuses, toujours idéologiques, forcément débattables. Jamais absolue, la liberté est l’étendard déployé de l’ordre établi.

Et pourtant, sitôt énoncée, elle devient une arme : elle s’oppose, elle divise. Il n’existe pas de liberté pure, suspendue à un ciel éthéré, mais des libertés conflictuelles. Ce sont des prétentions à vivre, à penser, à croire ou à agir requises par les uns, réprouvées par les autres. Ainsi, une liberté se définit toujours contre une autre. Elle s’impose, elle s’institue, elle s’installe, elle écrit le récit et elle triomphe lorsqu’un ordre l’a consacrée, ce que nous appelons la loi.

Rousseau écrivait, admirable : « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. » Le peuple souverain s’érige en législateur de lui-même. La loi vient du plus fort, du plus nombreux et souvent du plus ancien, selon la capacité d’un ordre à se mouvoir dans les aspirations de la réforme. La démocratie moderne n’enfante pas d’une liberté qu’on partage comme un bien commun, elle propose un cadre dans lequel des libertés opposées s’affrontent, s’arbitrent, se contiennent. La liberté devient ainsi un processus et non un résultat.

Réclamer la liberté, c’est d’abord défendre la sienne. C’est exiger qu’on tranche en sa faveur. Loin de toute idée sacralisée, la liberté prend racine dans la confrontation rude, bruyante, celle qui trace de vraies lignes de fracture. Parfois, elle creuse des abîmes sociaux, engendre frustrations et ressentiments. La démocratie n’offre pas tant la liberté que la dispute. Elle prend corps dans le choc exigeant des revendications, toutes également légitimes à leur source. Elle organise avec méthode le désaccord, et partant la promesse de l’émergence du récit bientôt commun. Toujours négociée, sous-pesée, revendiquée, contestée, aménagée, la liberté n’est jamais qu’un reflet qui épouse les contours de celui qui la revendique. Comme l’écrivait Evelyn Beatrice Hall à propos de Voltaire, dans une formule célèbre que l’on attribue trop souvent à tort au philosophe : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » Ce droit-là, c’est d’exister pleinement dans le regard de l’autre, même en désaccord.

Cette conception de la liberté est un contrat fragile entre ennemis civilisés. Du tumulte ordonné des voix contraires, émerge alors le droit. Dense, taillé dans le débat, il tranche, impose, institue. Sa décision tombe comme un glaive sur les dernières résistances. La loi se déclame, drapée de solennité, nous l’appelons liberté.

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