Lula ou la gauche sans scrupules

Au Brésil, le Parti des Travailleurs du président Luiz Inacio Lula da Silva s’inscrit dans la lignée historique du socialisme latino-américain : un parti social-démocrate aux racines marxistes, plus à gauche que notre Parti socialiste européen, sans toutefois verser dans l’orthodoxie révolutionnaire des partis communistes. L’on pourrait y voir un cousin tropical de Podemos ou de Syriza, arborant l’étendard d’une gauche de combat contre les inégalités et le capitalisme débridé, tout en restant dans les limites d’une économie de marché régulée, avec un État fort, redistributeur et protecteur des classes populaires.

Lula avec Marina Silva, ministre de l’Environnement et du Changement climatique

Quand l’internationalisme des camarades tourne à l’ultralibéralisme commercial

Cette posture doctrinale, à première vue cohérente, se fissure pourtant dès que l’on quitte le terrain des intentions pour celui des faits. Car le gouvernement Lula, réinstallé au pouvoir depuis janvier 2023, mène une politique commerciale et environnementale dont les accents libéraux ne dépareraient pas dans un programme de droite. Et c’est précisément sur la question écologique que le masque de gauche se fendille avec le plus de bruit.

Déforestation : l’Europe sanctionne, Lula s’indigne

Dernier épisode en date : la colère feinte de Brasilia contre les nouvelles normes européennes imposées aux produits agricoles issus de zones déforestées. Le gouvernement brésilien dénonce une entrave commerciale, un « protectionnisme vert » inacceptable. Mais il feint d’ignorer que ces normes ne visent pas un quelconque ostracisme économique, mais bien à endiguer un désastre planétaire : la destruction méthodique de l’Amazonie, moteur climatique de la planète, sacrifiée sur l’autel du soja, du bétail et des profits.

Promesses climatiques et réalités brésiliennes

Ce n’est pas la première fois que le verdissement des discours se heurte aux pratiques cyniques. Depuis son retour au pouvoir, Lula a multiplié les déclarations d’intention sur le climat, allant jusqu’à promettre « zéro déforestation » d’ici 2030. Mais sur le terrain, les chiffres racontent une tout autre histoire : les autorisations d’exploitation reprennent, les pressions sur les peuples autochtones se maintiennent, et l’agrobusiness – véritable pilier économique du pays – continue de dicter sa loi. En réalité, Lula poursuit une stratégie de puissance fondée sur les exportations agricoles, quitte à délaisser les impératifs écologiques et les populations les plus vulnérables de son propre pays.

Le dogme contre la lucidité

L’ancienne icône des syndicats devient ainsi le défenseur inattendu d’un commerce international dérégulé, pourvu qu’il profite aux intérêts brésiliens. Faut-il s’en étonner ? La gauche brésilienne, comme tant d’autres ailleurs, semble prompte à abandonner ses principes lorsque ceux-ci deviennent un obstacle à la croissance. Le multilatéralisme invoqué n’est souvent qu’un masque poli pour une quête de marchés, fût-ce au détriment de la planète.

Une complaisance de la gauche européenne coupable

Mais ce qui frappe davantage encore, c’est le silence assourdissant de la gauche européenne. Celle qui tonnait – souvent à raison – contre les ravages écologiques du président Bolsonaro, reste aujourd’hui bien discrète. Les forêts brûlent, les communautés indigènes s’effacent, mais Lula est des leurs, alors on détourne pudiquement le regard. Le dogme supplante la lucidité.

À ce rythme, ce n’est pas seulement le mythe du « poumon vert de la planète » qui s’effondre – car en vérité, les océans génèrent l’essentiel de l’oxygène que nous respirons. Ce que l’on perd avec l’Amazonie est plus vaste encore : un régulateur climatique global, un réservoir de biodiversité unique, un stabilisateur du cycle hydrologique sud-américain, un rempart contre les dérèglements planétaires. Le laisser saccager au nom de la compétitivité agricole revient à scier lentement la branche sur laquelle l’humanité est assise. Et l’ironie cruelle, dans ce tableau, est que la tronçonneuse est aujourd’hui tenue par une main « progressiste », tandis que la gauche européenne, si prompte à dénoncer Bolsonaro, observe en silence. Parce que cette fois, c’est leur camp qui brûle.

A quand le communiqué du Parti socialiste suisse pour s’en indigner ?

Le Parti socialiste suisse n’a jamais hésité à invectiver Donald Trump par voie de communiqué, dénonçant son populisme brutal et sa politique commerciale à coups de droits de douane, qualifiée sans détour de « néofasciste ». De même, les prises de position critiques sur Jair Bolsonaro n’ont pas manqué : articles, tribunes, déclarations individuelles – tout y est passé, et parfois à juste titre. Mais alors, pourquoi ce silence soudain face à Lula ? Pourquoi cette indulgence envers un président qui, derrière une façade progressiste, laisse l’agrobusiness saccager l’Amazonie au nom des exportations ?

Qu’on soit clair : ou bien le PS suisse se limite aux débats de politique intérieure, et alors qu’il s’épargne les leçons de morale à géométrie variable ; ou bien il choisit de s’ouvrir au monde, mais dans ce cas, qu’il le fasse sans œillères idéologiques. Car l’écologie, les droits humains et la justice sociale ne sont pas des causes à défendre uniquement quand elles servent son camp.

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