Télétravail : le nouveau Graal, vraiment ?

Rester concentré et au calme sur ses tâches sans être interrompu, moins de contraintes horaires et donc mieux concilier vie privée et vie professionnelle, perdre moins de temps en déplacement, tout en se donnant bien sûr cette bonne conscience de ménager l’environnement : le télétravail a la cote, et c’est le moins que l’on puisse dire.

À en croire certains, le télétravail ne serait qu’un concentré de vertus.

La crise sanitaire a obligé les autorités à prendre des mesures et le télétravail, jusqu’ici un timide épiphénomène d’entreprises jeunes ou modernes serait devenu d’un coup, d’un seul, une de ces réponses tellement évidentes que l’encourager, voir l’exiger des entreprises serait inoffensif. Le travail depuis chez soi serait tout simplement devenu une évidence absolue, une sorte de quintessence du travail de bureau, le graal dont toute entreprise devrait se réclamer sine qua non pour suivre ce trend global, qui aime balayer tout ce qui s’est dit avant d’un revers de main. Et évidemment quiconque se permettrait d’émettre des doutes, des réserves serait au mieux mal informé, au pire un « boomer » mal organisé et sans doute inadapté.

Le télétravail massif constitue un dommage économique réel pour les entreprises

Qu’on ne s’y méprenne pas : les autorités doivent prendre des mesures dans le cadre de la lutte contre la pandémie et certaines de ces mesures font mal, mais elles sont nécessaires. Tout le monde conviendra qu’une réduction des horaires d’ouverture d’un établissement, des contraintes d’accès à un site telles que l’exigence d’un certificat COVID ou du port d’un masque sont des mesures qui ont nécessairement un impact significatif sur l’activité économique des entreprises et des lieux de loisirs (qui sont d’ailleurs aussi des entreprises). Plus surprenant, le télétravail n’est jamais perçu comme source de difficultés. Plébiscité par les jeunes familles qui essaient d’organiser leur vie, souhaité par ceux qui habitent loin de leur bureau, le travail depuis chez soi ne mériterait même plus d’en débattre.

Au cours des trois dernières décennies, les théories du management d’entreprise ont systématiquement évolué en faveur d’un encadrement plus responsabilisant, plus épanouissant. Elles ont démystifié la performance individuelle, la concurrence entre les employés, au profit du travail d’équipe. Collaborer et partager des compétences différentes, tirer ensemble à la même corde, s’entraider et se soutenir, additionner les forces pour soulever des montagnes. Par la dynamique du groupe, un plus un fait plus que deux. Le travail collectif a clairement rangé l’individualisme au placard. Parce que mon travail compte, mais celui de mon collègue aussi. Parce que le succès d’un employé ne vaut rien si l’entreprise est tenue en échec par les insuccès d’un autre employé. Nous avons appris à valoriser les compétences sociales et émotionnelles, tous ces soft skills fondamentaux de l’entreprise d’aujourd’hui : la communication, la valorisation de chacun, la collaboration, la capacité à travailler en équipe et pour les managers la capacité à développer les compétences des collègues dont il a la charge, la capacité à les mettre en valeur aussi, à les estimer, à leur apporter de la reconnaissance. Les open spaces ont remplacé des bureaux froids et fermés. Il n’est plus question de se barricader derrière un mur ou derrière des cloisons. Les échanges sont favorisés, encouragés, les idées de chacun sont valorisées. Des coins permettent d’échanger, éventuellement avec un tableau blanc ou des crayons pour capturer des idées, pour réfléchir ensemble à de meilleures solutions. Et puis on s’intéresse aux autres, sans curiosité malsaine, mais on se soucie du bien-être de l’autre, on échange ensemble aussi sur des sujets qui ne sont pas directement en lien avec les projets de l’entreprise. Cet échange est aussi enrichissant que nécessaire. L’entreprise est désormais bien davantage qu’un lieu de production.

Irons-nous jusqu’à méconnaitre nos collègues avec qui nous passions, hier encore, plus de 8 heures chaque jour ?

Quand les employés sont tous chez eux, dans le confort de leur appartement spacieux ou dans l’inconfort de leur petit appartement où plusieurs personnes cohabitent plus difficilement lorsque c’est permanent, ces échanges sont réduits à leur portion congrue. La culture du travail d’équipe est réduite aux protocoles formels, les statuts quotidiens et les réunions nécessaires à travers une caméra et un micro. Même lorsque les employés d’une entreprise font preuve de la meilleure volonté et du meilleur engagement possibles, toute la dynamique, toute l’émulsion créée par le groupe en est affectée. Le télétravail tel que décrété par les services des administrations fédérales et cantonales fonctionne à merveille… selon les administrations fédérales et cantonales. Au quotidien et dans le détail, la fin du travail ensemble signifie aussi que les choses avancent différemment, que les projets naissent moins spontanément, que l’idée géniale amenée par les collègues ne parvient plus spontanément aux oreilles de ces personnes qui auront la nécessaire ambition de transformer l’idée en projet. Pour une entreprise (qui n’est pas une administration et dont le revenu n’est pas assuré par le contribuable), cela signifie un changement de cadence mesurable, une réduction de production de nouveaux projets par un processus de décision lui-même ralenti et moins spontané, une baisse des commandes induite par le ralentissement observé ailleurs, des retards dans l’attribution de mandats. Les individus travaillent sans doute avec autant de bonne volonté et avec les bons outils. Mais collectivement, il s’agit d’un dommage économique concret pour les entreprises.

Soudainement, c’est toute la culture du collectif qu’on balaie d’un trait pour satisfaire des aspirations individuelles de confort de vie inavouablement plus égoïstes. La pandémie exige des réponses fortes, et le travail depuis chez soi est l’une de ces réponses. La possibilité de travailler à distance parfois, lorsqu’on a la chance d’avoir un travail qui le permet, est sans conteste une réponse possible à des aspirations individuelles mais à condition que cela se fasse à dose raisonnable. Au-delà des aspects organisationnels de l’entreprise, il n’est tout simplement pas juste d’esquiver le nécessaire débat social que nous devons mener collectivement. Voulons-nous d’une société où les individus ne se connaissent plus, ne se rencontrent plus, où chacun reste cloisonné confortablement chez lui ? Irons-nous ainsi jusqu’à renier la valeur de connaitre les gens avec qui nous passions, hier encore, plus de 8 heures quotidiennement ? Ces questions-là brûlent d’actualité et d’importance. Je refuse de les esquiver pour suivre un trend aux conclusions hâtives.

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